Réveils nocturnes : les causes biologiques méconnues qui perturbent votre sommeil


Il est 3 h 07. Vous ouvrez les yeux d’un coup. Le monde est silencieux, la chambre est sombre, mais votre corps, lui, semble déjà en plein jour. Le cœur bat plus fort. La poitrine est serrée. Une chaleur monte parfois dans le buste, ou une sensation d’électricité traverse les bras et le ventre. L’esprit se met alors à chercher une explication morale : « je stresse trop », « je n’arrive pas à lâcher prise », « mon mental me sabote ». Pourtant, dans de nombreux cas, le corps ne fait pas de psychologie. Il fait de la survie.
C’est la première idée à réhabiliter : beaucoup de réveils nocturnes sont biologiques avant d’être psychologiques. Bien sûr, l’anxiété, la rumination et les événements de vie comptent. Mais une personne peut aussi se réveiller parce que sa glycémie baisse trop vite, parce que son système nerveux sympathique remonte en régime, parce que le cortisol se décale, parce que l’histamine entretient la vigilance, parce que l’intestin envoie des signaux inflammatoires, parce que la température corporelle ne descend pas assez, ou parce que la lumière du soir a déplacé l’horloge interne. Changer de regard change tout. Tant que l’on réduit l’insomnie à un défaut de volonté, à un caractère trop anxieux ou à une incapacité à « se détendre », on ajoute de la culpabilité à la fatigue. Or un réveil nocturne est souvent un message, pas une faute. La nuit se fragmente quand l’organisme estime qu’un signal mérite de faire remonter l’alerte. Le travail consiste donc moins à forcer le sommeil qu’à comprendre pourquoi le système de sécurité s’active au mauvais moment.
Le sommeil n’est pas un bloc : c’est une architecture vivante
On parle souvent du sommeil comme d’un interrupteur : on dort ou l’on ne dort pas. La réalité est beaucoup plus belle. Une nuit normale ressemble à une partition en plusieurs mouvements. Le cerveau traverse des cycles d’environ 90 à 110 minutes, alternant sommeil léger, sommeil profond et sommeil paradoxal [3]. Le sommeil profond, dominé par des ondes lentes, est plus abondant dans la première partie de nuit. Le sommeil paradoxal, associé aux rêves, à la mémoire émotionnelle et à une activité cérébrale intense, augmente plutôt dans la seconde partie.
Cette architecture explique pourquoi tous les réveils n’ont pas la même signification. Se réveiller brièvement entre deux cycles est fréquent et parfois parfaitement normal. Le problème commence lorsque ces micro-éveils deviennent longs, répétés, chargés d’adrénaline ou suivis d’une impossibilité de se rendormir. À ce moment-là, ce n’est pas seulement la quantité de sommeil qui souffre, mais sa continuité : le cerveau n’arrive plus à descendre et à rester dans les profondeurs où la récupération se construit.
Pendant cette descente, l’organisme mène pourtant un travail considérable. Les connexions neuronales utiles sont consolidées, d’autres sont élaguées. Les circuits émotionnels se réaccordent. Le système glymphatique, souvent comparé à un système de nettoyage du cerveau, facilite l’évacuation de certains déchets métaboliques pendant le sommeil [4]. Les hormones métaboliques, le cortisol, la mélatonine, l’insuline, la leptine et la ghréline s’inscrivent dans un tempo. L’immunité se module. L’intestin répare sa barrière. Bref, la nuit n’est pas une absence : c’est un chantier de maintenance.
Quand la nuit est hachée, ce chantier s’interrompt. Le lendemain, on ne ressent pas seulement de la fatigue ; on peut devenir plus sensible au sucre, plus inflammé, plus irritable, plus réactif à la lumière, plus vulnérable aux fringales, aux douleurs et aux troubles digestifs. Le sommeil fragmenté fabrique alors les conditions de sa propre répétition : moins on récupère, plus le système nerveux devient vigilant ; plus il est vigilant, plus il réveille.
Pourquoi le cerveau déclenche-t-il un réveil ? Le seuil d’alerte
Le cerveau possède des systèmes qui favorisent le sommeil et d’autres qui maintiennent l’éveil. La nuit, le sommeil gagne normalement parce que la pression de sommeil est forte, la lumière absente, la température centrale en baisse et les signaux de vigilance en retrait. Mais si un signal dépasse un certain seuil, l’équilibre bascule. Le cerveau choisit l’éveil, non par caprice, mais parce qu’il interprète la situation comme potentiellement importante. La notion de seuil est essentielle. Deux personnes peuvent vivre le même bruit, la même digestion ou la même baisse de glucose ; l’une dort, l’autre se réveille. Ce n’est pas de la fragilité morale. C’est une différence de terrain : niveau de stress cumulé, dette de sommeil, état inflammatoire, phase hormonale, consommation d’alcool, carence martiale, état respiratoire, température corporelle ou régularité circadienne. Plus le système nerveux est déjà proche de la ligne rouge, moins il faut de signal pour l’allumer. L’objectif n’est donc pas seulement de « dormir plus ». Il est de remonter le seuil de sécurité. Un corps qui se sent nourri, respiré, refroidi, synchronisé, peu inflammé et peu menacé a moins de raisons de vous extraire du sommeil.
Stress chronique, cortisol et hypervigilance : quand le gardien ne quitte plus son poste

Le cortisol a mauvaise réputation, mais il n’est pas une hormone ennemie. Sans cortisol, pas d’énergie matinale, pas d’adaptation au stress, pas de réponse correcte à une baisse de glucose, pas de régulation immunitaire. Le problème apparaît lorsqu’il perd son rythme. Normalement, le cortisol est bas en début de nuit, puis il remonte progressivement avant le réveil pour préparer l’organisme à la journée [5]. Chez certaines personnes, ce tempo se désorganise : le cortisol du soir reste trop élevé, la remontée matinale est trop précoce, ou l’axe du stress devient trop réactif. Ce dérèglement peut donner une sensation très particulière : être épuisé mais éveillé, vidé mais incapable de lâcher. C’est le fameux état « tired but wired ». Le corps réclame du repos, mais le système d’alerte garde un pied sur l’accélérateur. La personne ne rumine pas forcément ; elle peut même se réveiller sans pensée précise. Mais le cœur bat, la respiration est haute, les muscles sont tendus, et le moindre souci de la journée revient avec une netteté cruelle.
Le stress chronique abaisse aussi la tolérance aux autres signaux. Une petite gêne digestive devient un événement. Une variation de température réveille. Un rêve intense se transforme en alarme. Le cerveau n’est plus seulement en train de dormir ; il surveille. Cette hypervigilance peut être entretenue par une charge professionnelle, une anxiété ancienne, un trauma, une douleur chronique, une inflammation ou simplement une accumulation de nuits trop courtes. C’est ici que les conseils trop simples échouent. Dire à quelqu’un « arrête de penser » ne calme pas un système nerveux autonome activé. Il faut agir sur les signaux corporels : régulariser les horaires, exposer les yeux à la lumière du matin, diminuer l’intensité lumineuse le soir, respirer plus lentement, éviter les entraînements tardifs trop intenses, réduire l’alcool et stabiliser les repas. On n’éteint pas un gardien affolé en lui donnant des ordres ; on lui prouve que la maison est sûre.
Glycémie nocturne : le réveil “adrénaline”
La glycémie nocturne est l’une des pistes les plus sous-estimées [6,7]. Le cerveau dépend fortement du glucose et supporte mal les chutes rapides. Si la disponibilité en énergie baisse trop pendant la nuit, l’organisme déclenche une réponse contre-régulatrice : adrénaline, glucagon, cortisol et hormone de croissance aident le foie à libérer du glucose. C’est très intelligent sur le plan biologique. Mais subjectivement, cela peut ressembler à une attaque de panique.
Le tableau est souvent reconnaissable : réveil entre 2 h et 4 h, cœur qui tape, chaleur, sueurs, tremblements internes, faim ou nausée, difficulté à rester allongé, cerveau brusquement très lucide. Certaines personnes se rendorment après une petite collation ; d’autres ne ressentent pas de faim, mais décrivent une impression d’urgence, comme si le corps avait appuyé sur un bouton rouge. Cette piste devient particulièrement intéressante chez les personnes qui dînent très léger, sautent le repas du soir, pratiquent un jeûne intermittent strict, consomment beaucoup de sucre ou d’alcool le soir, s’entraînent tard, mangent irrégulièrement en journée ou traversent une période de stress intense. Dans ces contextes, la nuit n’est pas seulement un espace de repos ; elle devient un test métabolique. Si la journée a été chaotique, le corps doit improviser pendant que vous dormez.
Il ne s’agit pas de recommander à tout le monde de manger plus tard ou plus sucré. Un dîner trop lourd, trop gras ou très tardif peut aussi perturber la nuit par digestion, reflux et élévation thermique. L’idée est plutôt de chercher la stabilité : un repas du soir complet mais digeste, associant protéines, fibres, glucides de qualité et bonnes graisses ; une réduction des pics sucrés ; une attention aux effets de l’alcool ; et, dans certains profils, un test prudent d’une petite collation en soirée, par exemple un yaourt nature, quelques noix ou une option protéinée légère. Les personnes diabétiques, sous insuline ou traitements hypoglycémiants doivent évidemment aborder ces essais avec leur soignant.
Intestin, inflammation et microbiote
Fig 3 : L’axe intestin-cerveau : microbiote, inflammation et signaux nerveux peuvent influencer la nuit.

L’intestin n’est pas un simple tube digestif. C’est une interface immunitaire, nerveuse et métabolique majeure. Il dialogue avec le cerveau par le nerf vague, les cytokines, les métabolites bactériens, les hormones intestinales et la barrière intestinale. Quand tout va bien, ce dialogue participe à la satiété, à la régulation de l’humeur, au métabolisme et au sommeil. Quand le terrain se fragilise, le même réseau peut devenir bruyant. Le lien entre sommeil et microbiote est bidirectionnel [8,9]. Un mauvais sommeil peut modifier la composition microbienne, réduire certains rythmes métaboliques et augmenter des marqueurs d’inflammation. À l’inverse, une dysbiose, une perméabilité intestinale augmentée, des fermentations excessives, un reflux ou une inflammation de bas grade peuvent envoyer au cerveau des signaux incompatibles avec une nuit profonde. Le système nerveux autonome reçoit alors des messages de menace diffuse : ballonnements, pression abdominale, reflux silencieux, spasmes, gaz, inconfort, bouche sèche, gorge irritée.
Chez certaines personnes, la plainte principale est le sommeil, mais l’enquête révèle un ventre très actif : ballonnements après le dîner, transit alternant, intolérances alimentaires, réveils avec bouche amère, toux nocturne, besoin d’uriner, douleurs diffuses ou fatigue écrasante au réveil. Dans ces profils, ajouter un complément sédatif peut masquer un peu le problème, mais ne règle pas le générateur de signal. La stratégie demande de la finesse. Il ne s’agit pas de supprimer des familles entières d’aliments à l’aveugle, ni de s’enfermer dans une alimentation de plus en plus pauvre. Il faut identifier les déclencheurs réels : repas trop tardifs, excès de graisses le soir, alcool, aliments fermentescibles selon la tolérance, reflux, constipation, mastication insuffisante, stress au repas, horaires irréguliers. Le but est de rendre le dîner compatible avec le sommeil : assez nourrissant pour éviter l’alarme glycémique, assez léger pour ne pas transformer le lit en salle de digestion.
Histamine : la molécule de l’allergie… et de l’éveil

L’histamine est souvent associée aux allergies : nez bouché, éternuements, démangeaisons, urticaire. Mais dans le cerveau, elle joue aussi un rôle de neurotransmetteur de l’éveil. Les neurones histaminergiques participent au maintien de la vigilance [10]. C’est d’ailleurs pour cette raison que certains antihistaminiques de première génération donnent envie de dormir : ils bloquent une partie du signal histaminique central. Quand la charge histaminique est élevée, le sommeil peut devenir plus léger, plus fragmenté, plus électrique [11]. Le profil typique associe parfois réveils très alertes, congestion nasale, démangeaisons, rougeurs, dermographisme, urticaire, maux de tête, palpitations, reflux, syndrome prémenstruel marqué ou mauvaise tolérance aux aliments fermentés, affinés, fumés, alcoolisés ou longtemps conservés. L’alcool est souvent un déclencheur majeur, car il peut à la fois apporter de l’histamine, favoriser sa libération et gêner sa dégradation.
Attention cependant : l’histamine est une hypothèse, pas une étiquette à coller sur tout. Les régimes pauvres en histamine très restrictifs peuvent devenir difficiles à tenir et appauvrir inutilement l’alimentation. La bonne approche consiste à observer les liens temporels, à réduire temporairement les déclencheurs évidents, à travailler le terrain digestif, à vérifier les allergies ou intolérances pertinentes avec un professionnel, et à éviter l’automédication prolongée par antihistaminiques sédatifs. Certains de ces médicaments ont des effets anticholinergiques qui ne sont pas anodins, surtout lorsqu’ils sont banalisés.
Chronobiologie : la lumière écrit l’heure dans le cerveau
Le sommeil ne dépend pas seulement de la fatigue ; il dépend de l’heure biologique. Au centre du cerveau, une horloge circadienne synchronise la température corporelle, la mélatonine, le cortisol, l’appétit, la vigilance et de nombreuses fonctions métaboliques. Cette horloge n’écoute pas les bonnes intentions [12,13]. Elle écoute surtout la lumière, l’obscurité, les repas, l’activité et la régularité. Le matin, la lumière extérieure agit comme un signal de départ. Elle dit au cerveau : « la journée commence maintenant ». Ce message avance et stabilise l’horloge, renforce l’éveil diurne et prépare indirectement la sécrétion de mélatonine du soir. À l’inverse, la lumière forte le soir, en particulier riche en bleu, peut retarder l’horloge et repousser le signal d’endormissement. On peut alors être fatigué à 22 h, mais biologiquement pas prêt à dormir avant minuit ; ou s’endormir par épuisement, puis se réveiller avec un sommeil instable.
La chronobiologie offre des leviers simples, mais puissants : sortir à la lumière dans la première heure après le lever, garder une heure de lever stable, baisser l’intensité lumineuse deux heures avant le coucher, privilégier des lumières chaudes et indirectes le soir, éviter le téléphone au lit, et réserver la chambre à l’obscurité. Ces gestes n’ont rien de spectaculaire ; ils parlent pourtant la langue de l’horloge interne.
Température : pour dormir, le corps doit savoir se refroidir
L’endormissement s’accompagne d’une baisse de la température centrale. Le corps évacue de la chaleur vers la peau, notamment par les mains et les pieds, puis la température interne descend. Ce refroidissement est un signal de nuit. S’il ne se produit pas correctement, le sommeil devient plus superficiel. Plusieurs facteurs perturbent cette dissipation thermique : chambre trop chaude, couette trop épaisse, sport intense tardif, dîner très copieux, alcool, bouffées de chaleur, inflammation, stress, écrans au lit, ou simple impossibilité de relâcher les muscles. À l’inverse, une chambre fraîche, des extrémités confortablement chaudes, une literie respirante et une douche ou un bain chaud pris suffisamment avant le coucher peuvent aider. Le paradoxe est connu : chauffer la peau avec une douche chaude une à deux heures avant le lit favorise ensuite la perte de chaleur et la baisse de température centrale [14].
Les faux amis : alcool, sédatifs et solutions qui assomment sans réparer
L’alcool est probablement l’un des plus grands faux amis du sommeil [15]. Il peut faciliter l’endormissement, surtout chez une personne tendue, mais il fragmente volontiers la seconde partie de nuit. Il perturbe le sommeil paradoxal, augmente les micro-éveils, aggrave le reflux, favorise la déshydratation, peut accentuer les ronflements et compliquer la stabilité glycémique. Beaucoup de réveils à 3 h commencent en réalité au verre de 21 h. Les sédatifs posent une autre question : dormir n’est pas être assommé. Certains médicaments sont nécessaires et utiles dans des situations précises, sous supervision médicale. Mais la banalisation de solutions qui « coupent » la conscience sans restaurer l’architecture du sommeil peut créer une illusion de récupération. Certaines molécules modifient les stades de sommeil, réduisent le sommeil profond ou le REM, induisent une somnolence résiduelle, et ne traitent pas les causes de la fragmentation.
Même les compléments alimentaires peuvent devenir des faux amis lorsqu’ils s’empilent sans stratégie. Magnésium, glycine, L-théanine ou mélatonine peuvent avoir un intérêt selon les profils [16-21]. Mais si l’on ajoute cinq produits en même temps, on ne sait plus ce qui aide, ce qui gêne, ce qui donne un effet placebo et ce qui masque un problème respiratoire, digestif ou hormonal. La mélatonine mérite une prudence particulière : c’est une hormone de signal temporel, pas un somnifère universel. Elle est plus logique dans les retards de phase, le jet lag ou certains rythmes décalés que dans tous les réveils nocturnes.
Comment mener l’enquête : lire la signature du réveil
Un réveil brutal entre 2 h et 4 h avec palpitations, chaleur, sueurs, faim ou soulagement après collation évoque une composante glycémie-cortisol. Un réveil très alerte avec nez bouché, démangeaisons, rougeurs, intolérance au vin ou aux aliments fermentés fait penser à l’histamine. Un réveil avec gorge irritée, toux, bouche amère ou gêne thoracique peut orienter vers un reflux. Des ronflements, pauses respiratoires, maux de tête matinaux ou somnolence diurne doivent faire rechercher une apnée du sommeil. Des sensations désagréables dans les jambes, améliorées par le mouvement, évoquent un syndrome des jambes sans repos. Des réveils à heure fixe très précoce peuvent être liés à une avance de phase, une humeur dépressive, une douleur ou un cortisol matinal trop anticipé.
La méthode la plus utile est un journal de sommeil de deux semaines. Notez l’heure du coucher, l’heure de lever, les réveils, l’alcool, la caféine, le sport, le dîner, le stress, les symptômes digestifs, les démangeaisons, les sueurs, les règles ou symptômes de périménopause, les médicaments et les siestes. Le but n’est pas de devenir obsessionnel ; c’est de transformer une plainte floue en carte exploitable.
Le socle qui change le terrain

Avant de chercher la solution rare, il faut reconstruire les conditions biologiques de base. Le premier pilier est l’heure de lever. Elle est plus importante qu’on ne le croit, car elle ancre l’horloge circadienne. Se lever à la même heure la plupart des jours, même après une mauvaise nuit, aide le système à retrouver une pression de sommeil plus lisible le soir suivant. La grasse matinée de rattrapage soulage parfois sur le moment, mais elle peut aussi décaler l’horloge et préparer une nouvelle nuit difficile.
Le deuxième pilier est la lumière. Exposez-vous à la lumière extérieure rapidement après le lever, idéalement en marchant quelques minutes. Même par temps gris, la lumière dehors est souvent beaucoup plus intense que celle d’un intérieur. Le soir, faites l’inverse : baissez les plafonniers, éloignez l’écran du visage, activez les modes chauds, et créez une transition. Le cerveau a besoin d’un crépuscule, pas d’un stade éclairé jusqu’à la dernière minute.
Le troisième pilier est alimentaire. Gardez des repas suffisamment réguliers pour éviter les montagnes russes métaboliques. Dînez assez tôt pour digérer, mais pas si léger que le corps doit sonner l’alarme à 3 h. Réduisez l’alcool, surtout en période de sommeil fragile. Coupez la caféine assez tôt : chez les personnes sensibles, l’après-midi suffit à dégrader la profondeur de nuit, même si l’endormissement semble possible.
Le quatrième pilier est le système nerveux. La récupération ne commence pas quand on ferme les yeux ; elle commence quand l’organisme comprend que la journée se termine. Dix minutes de respiration lente, une marche calme, une douche chaude au bon moment, une lumière basse, un carnet pour déposer les tâches du lendemain, une lecture non stimulante : ces gestes ne sont pas magiques, mais ils abaissent progressivement le niveau d’alerte.
Adapter la stratégie au profil dominant
Si le profil est glycémique, la priorité est la stabilité. On observe le dîner, l’alcool, les longues fenêtres de jeûne, l’entraînement tardif et les fringales. On cherche un repas du soir régulier, digeste et suffisamment complet. Chez certains, une petite collation testée pendant quelques nuits peut donner une information précieuse. Si elle améliore nettement les réveils, le signal métabolique mérite d’être exploré.
Si le profil est cortisol-hypervigilance, la priorité est le rythme et la sécurité nerveuse. On évite de transformer le soir en deuxième journée de travail. On met une frontière claire entre performance et récupération. On favorise l’activité physique en journée, la lumière du matin, les pauses respiratoires et la réduction de la surcharge cognitive du soir. La thérapie cognitivo-comportementale de l’insomnie est particulièrement pertinente lorsque la peur de ne pas dormir entretient la boucle.
Si le profil est digestif, la priorité est d’alléger le bruit intestinal sans appauvrir inutilement l’alimentation. On travaille l’horaire du dîner, la mastication, le reflux, la constipation, les aliments déclencheurs et la relation stress-repas. Les probiotiques, enzymes ou régimes spécifiques ne doivent pas être des réflexes automatiques ; ils doivent répondre à une hypothèse.
Si le profil est histaminique, la priorité est la charge. On observe alcool, aliments fermentés ou affinés, restes alimentaires, saison allergique, cycle hormonal, stress et symptômes cutanés ou ORL. Une réduction temporaire des déclencheurs les plus évidents peut servir de test, mais l’objectif à long terme reste de comprendre pourquoi le seau déborde : intestin, allergie, mastocytes, hormones, médicaments ou inflammation.
Quand l’évaluation médicale devient prioritaire
Il existe des situations où l’enquête personnelle ne suffit pas. Des ronflements forts, des pauses respiratoires observées, une somnolence diurne importante, des réveils avec suffocation ou maux de tête matinaux imposent de rechercher une apnée du sommeil. Des jambes agitées, des impatiences nocturnes ou un besoin irrépressible de bouger les jambes méritent d’explorer le syndrome des jambes sans repos, notamment le statut en fer. Un reflux sévère, une douleur chronique, une hyperthyroïdie, une nycturie importante, des sueurs nocturnes inexpliquées, une perte de poids, une dépression, un trouble anxieux sévère, une périménopause très symptomatique ou un médicament récemment introduit doivent être évalués. Lorsque l’insomnie dure plusieurs mois, la thérapie cognitivo-comportementale de l’insomnie devrait être considérée comme une approche centrale. Elle ne se limite pas à des conseils d’hygiène de vie. Elle travaille le conditionnement du lit, la restriction contrôlée du temps passé au lit, la pression de sommeil, les croyances catastrophiques, l’hyperattention aux sensations nocturnes et la peur de la nuit. Les recommandations internationales la placent en première ligne pour l’insomnie chronique [1,2].
Conclusion : faire de la nuit une enquête, pas un combat
Le corps ne vous réveille pas pour vous punir. Il vous réveille parce qu’un signal lui paraît suffisamment important pour rallumer la conscience. Toute la différence est là. On peut mener une guerre contre la nuit, multiplier les stratégies dans l’urgence, se juger au petit matin et redouter le coucher suivant. Ou l’on peut devenir enquêteur : à quelle heure l’alarme sonne-t-elle ? Avec quelles sensations ? Après quels repas ? Dans quel contexte de lumière, de stress, d’alcool, de digestion, de cycle hormonal, de température, de respiration ?
Cette enquête rend le sommeil plus passionnant, parce qu’elle révèle la cohérence du corps. Le réveil de 3 h n’est plus un ennemi mystérieux ; c’est une porte d’entrée vers la glycémie, le cortisol, l’histamine, l’intestin, l’horloge, la respiration ou la sécurité nerveuse. Chaque piste bien comprise enlève un peu de fatalité. Retrouver un sommeil stable ne consiste pas seulement à dormir plus longtemps. C’est redonner au corps la preuve qu’il peut baisser la garde. Quand la nuit redevient habitable, les bénéfices dépassent le lit : digestion plus calme, énergie plus régulière, humeur plus souple, inflammation mieux contenue, rapport au corps moins conflictuel. Le vrai objectif n’est pas d’assommer le cerveau. C’est de faire en sorte qu’il n’ait plus besoin de veiller.
Dr. A. D’Oro
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