L’addiction alimentaire, un sens caché de l’ennui

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Introduction

A notre époque, en occident, qui n’a jamais éprouvé un sentiment d’ennui ?

Il est toujours possible de le qualifier de luxe de nanti, pour ces gens qui ont le temps de s’ennuyer. Il est vrai que dans la société actuelle, beaucoup de personnes sont occupées du matin au soir et nous paraissent ne pas être en mesure de connaître l’ennui.

Cependant, on ne peut nier que l’utilisation de ce terme est généralisée à toutes les couches de la société. On ne peut donc l’évincer d’un revers de la main. Ce mot n’est simple qu’en apparence, et il recouvre des problématiques de nature philosophique.

Heidegger est le philosophe qui a parlé avec le plus de profondeur de cet état d’âme en nous en fournissant une compréhension métaphysique.

Pour aller plus loin, il faut comprendre qu’il y a au moins deux définitions de l’ennui. L’ennui peut être un symptôme d’une crise existentielle. Toutefois dans le sens usuel, c’est un sentiment désagréable qui nous pousse souvent à fuir dans des choses insignifiantes. Or, le second sens mène à cette étrange formulation pour mieux le caractériser : il s’agit de tromper l’ennui existentiel par un ennui plus quotidien et prosaïque, c’est à dire de faire diversion.

L’ennui peut être accompagné de conséquences physiologiques et psychologiques qui peuvent être l’affaire du médecin, surtout lors de troubles du comportement alimentaire ou lors d’addictions variées (alcool, tabac, travail etc..).

Ces affections médicales liées à l’ennui sont souvent des diversions qui cachent une problématique existentielle, c’est pourquoi il faut être conscient du lien entre l’aspect médical et philosophique.

Souvent, il s’agit d’échanger une souffrance invivable, celle qui consiste à faire face à un certain vide existentiel, contre une souffrance supportable en s’enlisant dans des addictions ou chez la plupart dans des activités futiles.

Car il est clair que tout ennui est souffrance. Mais dans un ennui contextuel, cette souffrance est confuse et n’a rien d’aigu. Cette confusion est due au fait que ces futilités procurent aussi du plaisir. Cependant, la souffrance peut l’emporter, physiquement, si l’on a choisi l’alcool, la nourriture, la drogue et psychiquement, si l’aspect dérisoire de certains loisirs l’emporte sur le plaisir.

Il convient de préciser que ces souffrances concernent surtout ceux qui ont choisi la nourriture l’alcool, ou la drogue. Pour tous ceux qui ont plutôt mis l’accent sur des occupations dérisoires ou qui s’ingénient à rendre dérisoires les choses les plus sérieuses, il ne peut guère leur arriver quelque chose, si ce n’est parfois des symptômes dépressifs. En effet, souvent, ces personnes dès qu’elles sentent que l’ennui usuel s’immisce au cours de leurs passe-temps, il leur suffit de devenir des nomades de la futilité en se déplaçant incessamment d’une sottise à l’autre. Il n’y a pas lieu de s’étonner qu’on puisse vivre toute une vie dans l’insignifiance.

Dans cet article, je ne me contenterai pas de philosopher d’une façon abstraite. C’est pourquoi je désire imager ma pensée sous forme d’un dialogue à l’issue duquel on va s’apercevoir que l’ennui n’est pas un futile sentiment éprouvé par des individus qui n’ont que ça à faire. Il peut être toute autre chose et avoir diverses significations. Il existe des solutions qui exigent toutefois une remise en question d’ordre intellectuel et un engagement personnel que j’explique dans le dialogue ci-dessous.

ennui2Dialogue philosophique

Les protagonistes sont Xanthippe et Thales le philosophe.

Xanthippe : J’ai 40 ans, j’ai deux enfants, mon mari est cadre supérieur, et je travaille à mi-temps.

Mon problème est que je souffre de boulimie et à force de manger en excès j’ai atteint un poids qui me pose des problèmes. J’ai vu un médecin nutritionniste, mais je n‘ai jamais été capable de suivre ses conseils. J‘ai donc pensé à une approche psychologique, dont la psychanalyse, et en dépit d’entretiens très intéressants, à la longue rien n’a changé pour moi. Or, ayant entendu parler de thérapie philosophique je suis tout simplement venue vous voir.

Thales : Vous avez donc essayé différentes thérapies pour votre addiction à l’alimentation dont aucune n’a été efficace. Mais qu’attendez-vous de la philosophie ?

Xanthippe: Là-dessus, je suis très embarrassée, car je ne vous cache pas que je vous ai choisi comme dernier recours, mais je ne sais pas précisément ce qu’est la philosophie.

Thales : Rassurez-vous, je m’en doutais. Beaucoup de personnes cultivées et d’un haut niveau d’études ignorent ce qu’est réellement la philosophie. Mais je ne vais pas vous donner un cours de philo, ce n’est pas le but. Mais à votre avis, à quoi peut bien s’intéresser la philosophie lorsqu’elle envisage d’aider une personne ?

Xanthippe : Je suppose que comme la psychologie, elle s’intéresse aux difficultés existentielles.

Thales : Parfait. Pour être plus précis et éviter toute confusion avec la psychologie, la philosophie va s’intéresser au SENS de votre existence. Le sens est la grande affaire de la philosophie, et elle pense qu’une bonne part des maux d’un individu provient d’un mauvais choix existentiel ou d’un déficit de sens.

Mais commençons par le début : qu’est-ce qui vous pousse à manger tant et si souvent ?

Xanthippe: A chaque fois que je ne suis pas occupée, je ressens un sentiment d’ennui difficilement supportable.

Thales : Comment définiriez-vous cet ennui ?

Xanthippe: Dans ces moments, rien ne m’intéresse vraiment. C’est comme une sorte de vide que je dois combler en mangeant.

Thales: Mais, à votre avis, qu’est-ce qui dans votre existence vous mène à cette sorte d’ennui ?

Xanthippe: Je ne sais pas trop. J’ai des enfants adorables que j’aime. Mon couple va bien. Mon travail est intéressant. Mon existence semble remplie et je pense que je n’ai pas le droit de me plaindre de ma vie.

Thales: Là, je vous arrête. Il ne s’agit pas d’un droit à la plainte. Il s’agit d’examiner objectivement votre existence comme s’il s’agissait d’un objet de science et d’essayer de remarquer s’il y a des corrélations possibles entre certains aspects de votre existence et l’ennui que vous y éprouvez.

Il semble clair que votre vie a du sens. Là n’est pas le problème. Mais pour orienter notre examen philosophique, il faut chercher le sens de votre ennui.  Vous avez le sentiment dans ces moments-là de vivre à côté d’une existence qui est bien la vôtre et pourtant qui paraît ne pas l’être ?

Xanthippe: Oui, en quelque sorte.

Thales: Nous avons admis que votre vie a bien un sens et que pourtant vous y adhérez de plus en plus difficilement, ne devons-nous pas admettre qu’il s’agit d’un sens qui vous paraît de moins en moins le vôtre ?

Xanthippe: C’est difficile à admettre. Surtout quand tout semble aller bien dans sa vie

Thales : C’est lorsque tout va bien pour un individu qui va mal que la philosophie a peut-être son mot à dire. Pourriez-vous accepter l’hypothèse qu’au fil des années vous prenez conscience, même si cela est difficile à admettre, que vous êtes affligée d’une existence que vous n’avez pas réellement voulue ?

Xanthippe : Je vois bien où vous voulez en venir. Effectivement, j’ai l’impression d’avoir subi ma vie. J’ai réussi une vie par rapport aux normes de la société, mais je n’ai pas l’impression que c’est la vie que j’aurais vraiment voulue. Je pense que nous arrivons au nœud du problème, à savoir que je ne sais pas ce que je veux et que rien ne me passionne plus vraiment !

Thales: Il est probable que vous ayez perdu le goût pour la passion et que la nourriture en a pris la place. Du coup c’est aussi votre volonté qui s’affaiblit.

Mais, pouvez-vous en rester là ?

Xanthippe : Evidemment non. Mais comment me rapprocher d’une vie qui ait un sens qui me soit propre ? J’ai déjà 40 ans, une famille, une maison et je ne me vois pas bouleverser ma vie, cela me semble absurde. De plus, je ne sais même pas ce qui pourrait donner du sens à ma vie. Je me sens des fois si fatiguée que je ne suis pas sûre d’avoir la force de changer.

Thales : Il ne s’agit pas de bouleverser sa vie, mais de redonner de l’intensité à votre vie.

Pour cela, il peut être nécessaire de réexaminer attentivement et objectivement votre existence. Dans cette démarche, l’approche philosophique peut vous aider.

Pour commencer, posez-vous la question, à quel moment vos compulsions alimentaires ont commencé ? Peut-être à cette période, votre vie ne correspondait déjà plus à vos choix et n’exprimait plus ce que vous vouliez être ou ce que vous pouviez être ?

Concernant votre boulimie, une fois cernée la cause, quels avantages secondaires avez-vous à continuer ainsi ? En effet, si vous n’aviez pas ces moments de boulimie qui vous anesthésient, à quelles pensées, ou émotions devriez-vous vous confronter ?

Xanthippe : Je conçois parfaitement cette démarche et elle me semble réellement intéressante bien qu’elle me fasse peur.

Thales : La démarche philosophique consiste à vous rendre acteur de votre vie et ainsi à faire des choix existentiels qui vous correspondent et il faut des fois beaucoup de courage et de pugnacité pour ne pas rester enfermée dans vos peurs ou vos angoisses. Il est quelques fois plus simple, enfermé dans nos contraintes du quotidien, de renoncer à vivre une vie plus passionante. Toutefois, nous n’avons qu’une vie et pour ne rien regretter, il faut choisir et vouloir sa vie à tout moment.

Thierry Gazan

  4 comments for “L’addiction alimentaire, un sens caché de l’ennui

  1. Caroline
    14 janvier 2016 at 16 h 05 min

    Bonjour Thierry,

    J’ai beaucoup aimé votre article. Je suis thérapeute spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire et l’ennui est un paramètre crucial dans l’équation. Si vous le voulez bien, je continuerais volontiers cette discussion en privé avec vous…
    Au plaisir de vous lire, je l’espère.

    • Karine
      15 janvier 2016 at 12 h 10 min

      Bonjour Caroline,
      Merci pour votre commentaire. Avant de pouvoir suivre cette discussion par téléphone j’aimerais déjà connaître quelles sont vos questions. Merci.
      Thierry Gazan

      • Caroline
        2 février 2016 at 15 h 51 min

        Bonjour Thierry,

        Je n’ai pas de questions en particulier, j’ai juste beaucoup aimé votre angle d’approche par rapport à une problématique que je rencontre chaque jour en cabinet et j’aurais aimé échanger avec vous, pourquoi pas autour d’un café si un jour vous avez un peu de temps…
        Rien ne presse…
        Au plaisir de vous lire,
        Caroline

  2. Marilyn
    20 janvier 2016 at 12 h 30 min

    Bonjour,
    Merci pour cet article très intéressant et qui me parle beaucoup. J’ai enfin pu comprendre mon ennui et ce besoins de le combler ou soulager mes maux avec la nourriture. Un texte très intéressant.
    Merci encore.
    Marilyn

  3. Marilyn
    20 janvier 2016 at 17 h 04 min

    Bonjour,
    Merci pour cet article très intéressant. Il m’a beaucoup aidée à comprendre ma boulimie. Effectivement ceci arrive pour combler un vide et atténuer mes maux tel: rumination, angoisse, stress et de forte émotions.
    Encore merci.
    Marilyn

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